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LES CRISES … DE QUOI FAUT-IL S’INDIGNER ?

21 Mars 2016 , Rédigé par Dr André CHOUBEU Publié dans #Enseignements

LES CRISES … DE QUOI FAUT-IL S’INDIGNER ?

LES CRISES …
DE QUOI FAUT-IL S’INDIGNER ?

Claude-Alain Pfenniger

Claude-Alain Pfenniger, marié, père de trois (grands) enfants, est professeur de langues. Il a exercé des fonctions pastorales en Suisse et a collaboré à la rédaction de diverses revues chrétiennes. Il est membre du comité de rédaction de Promesses depuis 1990.>

Sous la volée des crises qui nous frappent, beaucoup d’esprits flanchent. Nos lendemains s’annoncent tellement sinistres. Mais des voix se font entendre, tour à tour solennelles, avisées, expertes, rassurantes pour nous engager sur des chemins de salut. Qui suivre ? Nous écouterons en parallèle deux « urgentistes » de crises.

Le premier est le bouillant Stéphane Hessel. Né en 1917, cet homme a traversé de profondes épreuves : camps de concentration de Buchenwald et de Dora, combat dans la Résistance française. Ayant toujours relevé la tête, il a milité pour les causes qu’il estimait honorables. Il aurait contribué à la rédaction de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, mais il nous parlera ici à travers un texte qui a fait le tour du monde : Indignez-vous ! 1

Le second est le prophète Jérémie. Porteur du message de Dieu, il a « crié dans le désert » pendant plus de 40 ans (de 625 à 580 av. J-C.). Il nous a laissé deux livres bibliques, 57 chapitres au total. Les circonstances qui prévalaient à son époque sont analogues à celles de nos pays occidentaux déchristianisés. Le déclin du royaume de Juda préfigure le nôtre : abandon de la vérité révélée et de la foi ; désintégration spirituelle, morale, sociale et politique ; menaces de catastrophes sans précédent.

Confrontons donc les cinq points forts du programme de Stéphane Hessel au message de Jérémie :

a. Suivez le sens de l’histoire !

Hessel croit que l’histoire humaine tend vers un état idéal. Cette attitude positiviste2 et fortement arrimée à la pensée de G.W. Friedrich Hegel (1770-1831)3, n’est pas très éloignée des idéologies du progrès ou du matérialisme dialectique athée (Marx, Lénine etc.)4. Nous citons Hessel :

« L’hégélianisme [la philosophie de Hegel] interprète la longue histoire de l’humanité comme ayant un sens : c’est la liberté de l’homme progressant étape par étape. L’histoire est faite de chocs successifs, c’est la prise en compte de défis. L’histoire des sociétés progresse, et au bout, l’homme ayant atteint sa liberté complète, nous avons l’État démocratique dans sa forme idéale. » (p. 13)

Nous ferions donc route vers une sorte de paradis sans Dieu, purement horizontal, et sans autre sauveur qu’une humanité censée surmonter seule ses limitations et sa méchanceté. Cette foi en un Âge d’or n’est pas sans rapport de filiation avec la pensée judéo-chrétienne. C’est à celle-ci que nous devons le concept d’une « histoire » ordonnée vers une conclusion triomphale qui en éclaire le cours. Mais la ressemblance s’arrête là, car pour le croyant l’histoire a commencé quand Dieu a créé le monde5 et elle se déploie vers la fin que Dieu a fixée6. Le programme de cette destinée du monde, de sa naissance à son aboutissement, est cohérent parce que Dieu en est l’instigateur et le garant.

Or le credo de Hessel ne s’inscrit pas dans cette perspective, mais plutôt dans l’élan de la révolte originelle — attitude que la Bible dénonce sur tous les modes. Le Livre divin ne nous cache pas que dès les temps anciens, les hommes, même très religieux, ont tenu à piloter leur histoire de manière autonome. Leurs achèvements communs faisaient leur orgueil (Babel !) et les persuadaient qu’ils sauraient parer tous les coups du sort. Les crises et les désastres ont à maintes reprises rabaissé ces prétentions, mais dès le calme revenu, on s’affairait à nouveau comme si le Maître légitime du monde s’était éclipsé. C’était devenu l’habitude des Juifs du temps de Jérémie, et c’est pourquoi le prophète ne cesse de leur prédire avec larmes que sans un retour sincère à Dieu, ils ne pourront pas éviter la déroute (la prise de Jérusalem par Nébucadnetsar, la destruction du Temple et la captivité à Babylone). Hélas, les Juifs s’obstineront dans leur rébellion et le Seigneur infléchira leur histoire dans le sens du châtiment annoncé.

Selon la Révélation biblique générale, il y a ainsi dès l’origine deux « histoires » qui se bousculent :

– L’histoire des incrédules qui s’acharnent à consacrer la primauté de l’homme : sous sa dernière forme, cette entreprise sera récapitulée et achevée dans l’effondrement du règne de « l’homme impie » — le « fils de perdition » (2 Thes 2.3), l’Antichrist.

L’histoire des croyants qui admettent la primauté de Dieu et du Fils de l’homme : elle aura pour couronnement le règne de Christ et la gloire éternelle (voir Jér 23.5-8 ; 30.4-11 ; 33.15 où l’avènement du Messie, le « germe juste » de David, est donné comme bonheur cible). Pour autant, le croyant n’est pas destiné à demeurer un simple spectateur de la misère d’ici-bas ; il est bien plutôt appelé à agir dans le monde en étroite relation avec son Maître divin. Jérémie l’avait appris pour lui-même : « Je le sais, ô Éternel ! La voie de l’homme n’est pas en son pouvoir ; ce n’est pas à l’homme, quand il marche, à diriger ses pas. » (Jér 10.23)

Hessel et beaucoup d’autres, en préférant voir l’histoire évoluer vers la glorification de l’homme par l’homme, hâtent (inconsciemment) la venue de la Crise majeure, au lieu de l’éloigner.

b. Engagez-vous !

Pour Hessel, il serait faux d’attendre la fin des crises les bras croisés. C’est pourquoi il insiste pour que nous nous engagions concrètement (comme il l’a fait lui-même) :

– en assumant notre responsabilité individuelle : « … le grand courant de l’histoire doit se poursuivre grâce à chacun. » (p. 12) « Sartre nous a appris à nous dire : ‘Vous êtes responsables en tant qu’individus.’ C’était un message libertaire. La responsabilité de l’homme qui ne peut s’en remettre ni à un pouvoir ni à un dieu. Au contraire, il faut s’engager au nom de sa responsabilité de personne humaine. » (p. 13)

– en agissant collectivement : « Il est évident que pour être efficace aujourd’hui, il faut agir en réseau, profiter de tous les moyens modernes de communication. » (p. 16)

Cela ressemble au bon sens. Dans une société où l’on déplore fréquemment l’égoïsme et l’absence d’engagement citoyen, on voudrait saluer un tel sursaut. Aucune des aptitudes préconisées par Hessel — de la prise de responsabilité citoyenne à l’action collective par le truchement de moyens de communication efficaces — ne saurait nuire à une construction démocratique bien comprise (même pour un croyant). Merci à Stéphane Hessel de nous rappeler ces évidences.

Toutefois, en admettant qu’une entreprise citoyenne responsable soit à même d’infléchir durablement le cours des choses, il faut déplorer que Hessel tienne à la découpler de toute subordination à un « pouvoir » ou à un « dieu »7. Ce message (auquel l’humanisme existentialiste nous a bien préparés) pénètre de plus en plus les esprits. En ouvrant un journal au hasard, on l’entend fréquemment. Un exemple : un journaliste interpelle un homme politique suisse, Dick Marty8: « Chômage, tensions internationales, crises, révolutions, beaucoup parlent de l’année qui commence comme celle de tous les dangers. Faut-il avoir peur de 2012 ? » Réponse de l’intéressé : « Non. La peur est mauvaise conseillère, on le sait. […] Croyons en nous et cessons d’avoir peur de tout. » D. Marty admet ensuite que 2012 pourrait tout de même réserver de mauvais moments : « …je peux aussi m’imaginer que le mouvement des indignés […] a le potentiel de provoquer un embrasement brutal. Une sorte de Mai 68 planétaire… » Il revient néanmoins à son credo : « Malgré tout, je reste convaincu que l’humanité retient les leçons de l’histoire et ne retombera pas dans la folie de la guerre. »

Au prophète Jérémie qui mettait ses compatriotes en face de leur inconduite et de leur infidélité à l’égard de l’Éternel, il fut souvent rétorqué en substance : « Nous savons ce que nous voulons, ce que nous faisons, et où nous allons. Le malheur ne nous atteindra pas. Nous saurons l’éloigner par des alliances politiques, par des accommodements avec les envahisseurs, par le paiement de tributs ; si cela ne suffit pas, nous recourrons à la résistance armée. »

Arrogance présomptueuse en réalité, car les coups de semonce à l’adresse des habitants de Juda n’avaient pas manqué : le départ en captivité du Royaume du nord (Israël) avait sonné sa fin plus de cent ans auparavant (722 av. J-C.) ; de plus, au cours du ministère de Jérémie, une première déportation du peuple de Juda avait démontré la vulnérabilité de celui-ci (605 av. J-C.). Si les Juifs avaient pris à cœur la Parole révélée, ils auraient compris que leur « histoire contemporaine » ne passait de crise en crise que parce qu’ils avaient « abandonné la source d’eau vive pour se construire des citernes crevassées, qui ne retiennent pas l’eau » (cf. Jér 2.13). Mais on avait pris l’habitude de banaliser ce diagnostic, de sorte que les sacrificateurs ne servaient plus l’Éternel, les dépositaires de la Loi ne le connaissaient plus, les chefs politiques lui étaient infidèles, et les prophètes prophétisaient par de faux dieux. Le tout sous le couvert d’une piété dévoyée (cf. Jér 2.8). Or Jérémie revient sans cesse à la charge pour tenter de rattacher les malheurs du temps à leur cause première — non une quelconque fatalité, mais la décision, de la part de la majorité, de s’affranchir du Dieu de l’alliance et de courir après les dieux étrangers (Jér 2.17-25 ; 3.13 ; 31.32b, et al.). Le zèle du prophète s’épuisant en vain, l’Éternel s’interroge : « Pourquoi mon peuple dit-il : Nous sommes libres, nous ne voulons pas retourner à toi ? » (Jér 2.31b)

Hessel, en nous appelant à une action autonome affranchie de toute dépendance à l’égard du Dieu de la Bible, distille le même poison que l’impie Juda d’autrefois. Il emboîte le pas à plusieurs générations qui se sont progressivement détournées de la Lumière pour chercher ce qu’on aime par facilité (Jér 2.33) et pour suivre les penchants malsains du cœur naturel, ou ses illusions (Jér 11.8 ; 13.10 ; 16.12 ; 23.17 ; 37.9).

c. Indignez-vous !

À 93 ans, Hessel nous exhorte : Indignez-vous haut et fort…

– contre le matérialisme et l’injustice : « … le pouvoir de l’argent, tellement combattu par la Résistance9, n’a jamais été aussi grand, insolent, égoïste, avec ses propres serviteurs jusque dans les hautes sphères de l’État… L’écart entre les plus pauvres et les plus riches n’a jamais été aussi important… » (p. 11, voir aussi p. 14) ;

contre ceux qui ne raisonnent qu’à court terme, dans leur intérêt immédiat : « Il est grand temps que le souci d’éthique, de justice, d’équilibre durable devienne prévalent. Car les risques les plus graves nous menacent. » (p. 21) ;

contre le totalitarisme : « Car là est bien l’enjeu au sortir de la Seconde guerre mondiale : s’émanciper des menaces que le totalitarisme a fait peser sur l’humanité. » (p. 15)10 ;

contre le productivisme à outrance : « La pensée productiviste, portée par l’Occident, a entraîné le monde dans une crise dont il faut sortir par une rupture radicale avec la fuite en avant du "toujours plus", dans le domaine financier mais aussi dans le domaine des sciences et des techniques11. » (p. 20, 21)

S’émanciper d’un matérialisme étouffant, de l’oppression de l’ultra-libéralisme, de la course effrénée à la production et à la consommation, du tout-économique : voilà des objectifs qui semblent d’autant plus légitimes que les failles du système sont patentes : l’Occident « chrétien » est un Titanic (ou un Costa Concordia) luxueux en perdition.

Le discours de Hessel, encore une fois, a des résonances quasi-bibliques. Que l’on se souvienne des paroles de Christ à l’égard du culte de Mammon, à l’adresse des marchands du Temple, ou des harangues de Jérémie contre les oppresseurs du peuple. Lorsqu’il s’en prend par exemple au roi de Juda et à ses acolytes : « Ainsi parle l’Éternel : Pratiquez le droit et la justice ; délivrez des mains de l’oppresseur celui qui est exploité ; ne maltraitez pas l’immigrant, l’orphelin et la veuve ; n’usez pas de violence et ne répandez pas de sang innocent dans ce lieu. » (Jér 22.3) « Malheur à celui qui bâtit sa maison en dépit de la justice, et ses chambres hautes en dépit du droit ; qui fait travailler son prochain pour rien, sans lui donner son salaire. » (Jér 22.13) « Tu n’as des yeux et un cœur que pour ton intérêt, pour répandre le sang innocent et pour exercer une oppression écrasante. » (Jér 22.17) Voilà une indignation de feu, et engagée : Jérémie, en proférant ces paroles, court le risque de se voir exécuté sur le champ !

Discerner derrière les injustices et les crises financières de graves manquements moraux est devenu un refrain courant. Comme Hessel, le philosophe Richard David Precht, dans son ouvrage L’art de ne pas être égoïste12, reconnaît en 2012 que « l’avidité » est une cause de nos crises financières. Toutefois, il impute ensuite l’origine de ce travers à l’économie globalisée, aux échanges devenus trop rapides et anonymes. Selon lui, ce sont là les raisons qui ont conduit les gens à se comporter de manière cupide (et stupide). Precht croyant par ailleurs que nous ne sommes ni bons ni mauvais par nature, mais qu’en général nous ne supportons pas d’être pris en défaut, il garde bon espoir. Il suffirait de moraliser la vie publique, d’en faire voir les règles de bon fonctionnement et l’avantage de s’y soumettre pour infléchir les comportements dans le sens d’une évolution plus morale. La solution aux crises passerait donc par un retour à une forme de « patriotisme social », de « transformation citoyenne13 » à l’échelle de notre communauté locale. Precht, comme Hessel et tous les héritiers de 178914, ont beau jeu de tenir ce discours, car les inégalités et la corruption mettent nos démocraties de plus en plus en péril.

Leur tort n’est pas de stigmatiser les injustices, mais c’est de ne pas aller assez profond dans la recherche des racines du mal, et de la découverte du vrai remède. On est prêt à beaucoup de remises en question sociopolitiques aujourd’hui, à beaucoup de révisions déchirantes, à condition de n’établir aucun lien entre les crises et le rejet délibéré de la Révélation de Dieu en Jésus-Christ. Jérémie, en son temps, se voyait fréquemment confronté à des pseudo-réformes de la part des « moralistes » de Juda, car ces derniers ne manquaient pas de mettre en avant leurs plans de sauvetage. Le bilan de leurs initiatives est en réalité bien négatif : « Car du plus petit d’entre eux jusqu’au plus grand, tous sont âpres au gain […] Ils soignent à la légère la blessure de mon peuple : Paix ! Paix ! disent-ils ; et il n’y a point de paix. » (Jér 6.13a,14) « Tes prophètes ont eu pour toi des visions vaines et fades ; ils n’ont pas mis à nu ta faute afin de détourner de toi la captivité ; ils ont eu pour toi la vision d’oracles vains et décevants. » (Lam 2.14) En d’autres termes, si vous prétendez vous attaquer aux vrais problèmes, il vous faut être capables et d’accord de les reconnaître, et non vous contenter, comme le fit le roi Jehojakim, d’éliminer sans honte la Parole de Dieu parce qu’elle ne flatte pas votre orgueil (Jér 36.1-26).

d. Évitez le découragement !

Hessel sait qu’on ne gagne pas la guerre d’un coup de baguette magique. La guerre se gagne d’abord sur le terrain des sentiments, des dispositions intérieures, du cœur de l’individu. Là, il faut affronter :

– l’indifférence : «…dans ce monde il y a des choses insupportables […] La pire des attitudes est l’indifférence, dire "je n’y peux rien, je me débrouille". » (p. 14) ;

le défaitisme : ce défaut pousse l’individu à croire la victoire très improbable, mais Hessel admet que sur ce point il jouit d’un avantage personnel, car la nature l’a doté d’un « optimisme naturel, qui veut que tout ce qui est souhaitable soit possible… » (p. 13) ;
le désespoir : pour écarter cette tournure d’esprit, Hessel s’appuie sur J-P. Sartre (1980) : « Il faut essayer d’expliquer pourquoi le monde de maintenant, qui est horrible, n’est qu’un moment dans le long développement historique, que l’espoir a toujours été une des forces dominantes des révolutions et insurrections, et comment je ressens encore l’espoir comme ma conception de l’avenir15 . » (p. 19) Et Hessel de conclure : « Nous sommes à un seuil, entre les horreurs de la première décennie 16 et les possibilités des décennies suivantes. Mais il faut espérer, il faut toujours espérer. » (p. 21)

Les pourvoyeurs d’espoir ont depuis longtemps compris qu’ils trouveraient dans notre intarissable soif de mieux le plus puissant levier (« comme l’Espérance est violente ! » disait Apollinaire dans Le Pont Mirabeau). Source étonnante de motivation et de persévérance, l’irrationnel espoir est aussi générateur des plus grandes catastrophes humaines qui soient : les chimères du IIIe Reich sont encore dans toutes les mémoires, comme celles des « paradis » communistes. L’espoir fait vivre, et parfois mourir. Certains deviennent martyrs-terroristes par espoir, et derrière la rhétorique des marchands d’espoir se cache tout un arsenal instable17 . L’espoir est hélas capable d’une obstination qui peut aller jusqu’au déni de réalité. Sinon, comment comprendre qu’une société investisse autant d’espoirs dans des capacités dont sa propre histoire lui a amplement démontré la vanité ? Non, Monsieur Hessel, tout ce qui est souhaitable n’est pas forcément possible. Il est même préférable que certains de nos vœux ne soient jamais exaucés.

Les contemporains de Jérémie avaient la démangeaison d’écouter des visionnaires démagogues, mais trompeurs parce que passant à côté de l’Espérance véritable (cf. Jér 50.7b). Ainsi en était-il des prophètes autoproclamés Hanania ou Chemaya qui juraient la fin prochaine du joug babylonien, inspirant au peuple « une fausse confiance » (Jér 28.15 ; 29.31).

Notre génération trouverait le plus grand profit à se tourner vers Dieu. Nous sommes toujours à une croisée des chemins que Jérémie décrit ainsi : « Maudit soit l’homme qui se confie en l’être humain, qui prend la chair pour son appui, et qui écarte son cœur de l’Éternel ! Il est comme un misérable dans le désert, et il ne voit pas arriver le bonheur […] Béni soit l’homme qui se confie en l’Éternel, et dont l’Éternel est l’espérance (ou : la confiance, l’assurance) ! Il est comme un arbre planté près des eaux, et qui étend ses racines vers le courant ; il ne voit pas venir la chaleur et son feuillage reste verdoyant ; dans l’année de la sécheresse, il est sans inquiétude et il ne cesse de porter du fruit. » (Jér 17.5-8). Oh ! si les crises pouvaient ramener l’Occident déboussolé vers le Dieu Sauveur, vers l’espérance indestructible du juste règne de Jésus-Christ (cf. 1 Tim 1.1) !

e. Soyez patients et compréhensifs !

Hessel sait que celui qui veut changer le monde et qui s’indigne avec passion risque de voir son zèle basculer dans la sauvagerie. Prévoyant, il assortit donc son ordre de marche de conseils de sagesse et de modération. En voici le condensé. Cultivez donc :
la non-violence : « Je suis convaincu que l’avenir appartient à la non-violence, à la conciliation des cultures différentes. » (p. 19)
la compréhension mutuelle, la patience : « Le message d’un Mandela, d’un Martin Luther King trouve toute sa pertinence dans un monde qui a dépassé la confrontation des idéologies et le totalitarisme conquérant. C’est un message d’espoir dans la capacité des sociétés modernes à dépasser les conflits par une compréhension mutuelle et une patience vigilante. » (p. 20)
Avec Mandela et M. Luther King, nous sommes dans la droite ligne d’un Gandhi (1869-1948), d’un Jules Romains (1885-1972), d’un Lanza del Vasto (1901-1981) et de tous ceux qui prônent un avenir fondé sur le respect universel de la nature, des hommes entre eux et des différentes cultures18 . Hessel prêche une fois encore des vertus « chrétiennes » — et non des moindres. Approuvons avec lui la valeur d’un comportement empreint de retenue et de considération, de volonté d’écoute et de service mutuel.
Mais ces vertus n’auront de vie que si d’abord nous nous laissons saisir par le Prince de la vie. C’est pourquoi Jérémie, loin de préconiser des traitements palliatifs à son peuple en crise, les enjoint au nom de Dieu : « Revenez, enfants rebelles, car c’est moi votre maître ! » (Jér 3.14 ; Es 3.14 dit : « Convertissez-vous et revenez ! » Revenir et se convertir sont ici synonymes.) Le prophète ajoute un peu plus tard : « Revenez, fils rebelles, je vous guérirai de vos inconstances (ou : je pardonnerai vos infidélités) ! » (3.22) Voilà dans nos temps la priorité en matière de lutte contre les crises. Car en effet, comment manifester une patience et une compréhension mutuelle authentiques si nous ne nous sommes jamais convertis à Jésus-Christ ? Si nous ne sommes jamais venus à Dieu dans la repentance, dans la foi, et dans l’acceptation de sa souveraineté sur nos vies ? Si Dieu n’a pas fait de nous de nouvelles créatures par le don du Saint-Esprit ? La nature humaine ne peut par elle-même « dépasser les conflits » qu’elle engendre et attise sans fin.
Du reste, comment agirions-nous en vrais amis de notre prochain sans éprouver ni respect ni admiration pour l’Homme par excellence, Jésus-Christ ? Que valent notre justice et notre gentillesse si nous n’avons pas foi dans le Serviteur frappé à notre place pour nous accorder la vie éternelle, si nous ne sommes pas en communion avec lui par sa Parole et par son Esprit ?

Et si l’indignation de Dieu était salutaire ?

En parcourant en parallèle l’opuscule de Stéphane Hessel et le livre de Jérémie, nous avons désiré rappeler l’insuffisance d’une compréhension à courte vue des crises qui secouent notre monde. Nous désirons surtout souligner qu’il y a mieux que d’échapper à l’inconfort de tel ou tel coup dur de l’existence : c’est d’entendre le langage et l’appel de Dieu cachés dans notre souffrance. À l’époque de Jérémie, bien des avis s’exprimaient sur les périls du moment et leurs remèdes. Le prophète chargé de transmettre la pensée de Dieu fut rejeté par ses voisins, par sa famille, par les chefs religieux, par ses amis, par tout le peuple, par les ministres et par le roi. Son vœu le plus profond restait de voir son peuple échapper à la ruine et retrouver sa place devant Dieu. Ce vœu ne fut jamais exaucé. Sa mission lui pesait au point qu’il fut parfois terrassé par un découragement et une perplexité extrêmes. Pourtant, son témoignage ouvrait grand la porte à la repentance et à une possibilité de pleine restauration spirituelle. À travers Jérémie, Dieu plaidait pour éclairer à nouveau son peuple, pour le ramener à sa véritable vocation, pour l’arracher à ses ennemis, et pour le bénir. Dieu n’agit-il point ainsi en nos temps, puisque le message du salut, de la grâce et de la rédemption complète en Jésus-Christ est encore proclamé ?

Simultanément, « les signes des temps » ne trompent pas, ils sont graves : l’heure n’est pas aux demi-mesures spirituelles. Un peu d’indignation, un peu de morale, un peu de religiosité, un peu de tolérance, et des consensus planétaires ne suffiront pas à endiguer les débordements de méchanceté et d’impureté de notre génération. La seule « sortie de crise » sérieuse a été offerte et exposée au monde entier. Y aura-t-il encore des hommes avisés pour en profiter ? Du temps de Jérémie en tout cas, il s’en est trouvé quelques-uns19 . Serons-nous de ceux qui discernent qu’aucun message n’est comparable à l’Évangile pour libérer les cœurs de l’esclavage du mal, pour asseoir une ferme espérance et pour surmonter les crises ?

1 Indigène éditions, 34080 Montpellier France, 11e édition, janv. 2011. Hessel l’a complété depuis par deux autres opuscules : Le chemin de l’espérance (sept. 2011) et Engagez-vous (déc. 2011).
2 Le positivisme, fondé par Auguste Comte (1798-1857), évolua d’une philosophie scientiste vers une forme de religion dont la devise était : « L’Amour pour principe, l’Ordre pour base et le Progrès pour but. »
3Hessel dit avoir été un « fervent disciple du philosophe Hegel » (p. 13).
4 Plus loin S. Hessel refuse cependant de restreindre l’idée de progrès à ses composantes technologique, productiviste et consumériste. Il inclut dans le progrès une dimension morale et écologique.
5Jérémie le rappelle aussi : « Ainsi parle l’Éternel […] : C’est moi qui ai fait la terre, les hommes et les bêtes qui sont à la surface de la terre, par ma grande puissance et par mon bras étendu, et je donne la terre à qui cela me plaît. » (Jér 27.4b,5 ; cf. 32.17 ; 33.2)
6 Dieu lui-même revendique cette prérogative, aussi bien en ce qui concerne ses jugements (Jér. 11.8b ; 23.20 ; 25.13 ; 30.23,24) que ses desseins de grâce (Jér 29.10-14) L’annonce du retour d’exil est une préfiguration du salut d’Israël à la fin du « temps des nations », et une image de la rédemption des hommes perdus mais prêts à revenir à Dieu dans la repentance et la foi. Jérémie 18.1-17 résume bien les deux réalités de la sévérité et de la bonté de Dieu (cf. Rom 11.22).
7 C’est le Dieu de la Bible aussi qui est visé par cette « liste noire ». Tendance dans l’air du temps : sous prétexte de neutralité laïque, on cherche aujourd’hui à biffer toute référence à Dieu des chartes politiques (au niveau de l’Union européenne ou au niveau des nations de l’Ouest), à vider les fêtes chrétiennes de leur substance dans les écoles, dans les administrations, dans les entreprises, etc.
8 L’Illustré, 02/2012, p. 54, 56.
9; La Résistance française pendant la Seconde guerre mondiale, bien sûr
10 Le seul gouvernement« totalitaire » que Hessel dénonce avec persistance et véhémence, c’est celui d’Israël, État dont il conteste l’existence même. Étrange de la part d’un homme dont le père juif est mort victime de l’hitlérisme. Indignez-vous contient quelques pages (p. 17, 18) contre la politique israélienne à l’égard des Palestiniens. Hessel y stigmatise sans nuances l’opération militaire Plomb durci contre Gaza et le Hamas (2008-09). Il maintient ses positions jusqu’à ce jour (voir son livre Le rescapé et l’exilé, Éd. Don Quichotte, Paris, mars 2012), mais semble ignorer que R. Goldstone s’est rétracté, en avril 2011, sur le rapport accusateur qu’il avait établi pour le Conseil des droits de l’homme de l’ONU. Par ailleurs, Hessel est d’ordinaire très discret sur les violations des droits de l’homme dans d’autres pays notoirement oppresseurs (Syrie), ou sur les persécutions des chrétiens en terre d’islam. Nous avons volontairement laissé de côté ces « particularités » de la pensée hessélienne pour ne pas allonger.
11 Sur plusieurs de ces points, Hessel s’accorderait avec Denis de Rougemont, un des concepteurs de la construction européenne d’après-guerre (voir L’avenir est notre affaire, Ex Libris, Lausanne et Zürich, 1977).
12 Editions Belfond, Collection Esprit Ouvert, Paris, janvier 2012.
13 Ce qu’un conseiller en gestion environnementale, Michel Stevens, appelle le « principe de responsabilité civile universelle », clé supposée de la lutte contre le réchauffement climatique (cité dans Le Temps, no 4260, 22 mars 2012).
14 Parmi tous les « moralistes » actuels qui me semblent entrer dans cette catégorie, je mentionnerai A. Comte-Sponville, grand lecteur des stoïciens et de Spinoza (voir Le bonheur désespérément, Éditions Librio, Paris 2009), et Jules Ferry, qui admet que toute philosophie est une forme de salut par soi-même, sans l’aide de Dieu (Apprendre à vivre, Paris, Plon 2006, p.90).
15 J-P. Sartre, « Maintenant l’espoir… (III) » in Le Nouvel Observateur, 24 mars 1980.
16 …du XXIe siècle.
17 A. Camus en a bien souligné la dangereuse absurdité dans L’homme révolté (NRF Gallimard, 1968, p.182-291). Camus constate que le terrorisme comme arme politique ou idéologique est en réalité une hideuse manière pour l’homme de démontrer ce dont il est capable lorsqu’il se prend pour Dieu.
18 Ce « respectdes autres » entraîne aujourd’hui l’exclusion de ceux qui s’opposent au « politiquement correct » (du moins dans nos pays dits « avancés »). Ainsi, les chrétiens qui s’indignent de l’emprise des lobbies homosexuels ou pro-avortement seront vilipendés et parfois poursuivis comme des intolérants de la pire espèce… 19
19 Parmi ceux-ci : le roi Josias ;Baruch, le secrétaire de Jérémie ; Ébed-Mélek, le chambellan éthiopien ; Achikam, prince de Juda et quelques anciens ; Nebuzaradan, chef des gardes chaldéens ; les Récabites ; et même Nébucadnetsar (Jér 39.12,13 ; cf. Dan 2.47 ; 3.28-33 ; 4..31-34 ; 5.21. Un homme revêtu d’une grande autorité politique doit à plus forte raison se courber sous l’Autorité divine qui le préserve de la démesure et inspire ses décisions).

Source : http://www.promesses.org/arts/181p03.html

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